23 février 2007

Notes sur Marie Rouet

LE TÉMOIGNAGE D'UNE VEUVE CHARITABLE A ORLEANS EN 1693

En l'année 1693, par un effet de la colère de Dieu justement irrité, la France, déjà affaiblie par une longue guerre, fut affligée par la famine la plus grande et la plus universelle dont on ait encore entendu parler. On en sentit principalement les effets dans les provinces situées dans le cœur du royaume. Elle y fut si générale qu'il n'y eut aucune récolte de blé, de vin et de légumes, enfin de tous les fruits de la terre. Le blé, qui à Orléans avait valu dans les précédentes années quatorze à quinze livres, monta jusqu'à cent dix livres; encore avait bien de la peine à en avoir. Les artisans qui avaient quelques réserves soutinrent les premiers chocs, mais ils se virent bientôt obligés de vendre leurs meubles ; car tous les bourgeois ne les faisaient plus travailler et pensaient au plus nécessaire. Enfin, ce fut une désolation générale lorsqu'ils se virent sans meubles, sans travail et sans pain. On voyait alors des familles entières qui avaient été fort accommodées (à l'aise), mendier leur pain de porte en porte. On n'entendait que des cris lugubres de pauvres enfants abandonnés par leurs parents, qui criaient jour et nuit qu'on leur donnât du pain. On ne voyait que des visages pâles et défigurés.

Plusieurs tombaient en défaillance dans les rues et dans les places publiques, et quelques expiraient sur le pavé. Les hôpitaux étaient si remplis qu'on fut contraint d'en faire un de la Maison des pestiférés, qui était vide. Enfin, il y avait à l'hôtel un si grand nombre de pauvres, malades que l'on était obligé d'en mettre six dans chaque lit, qui n'en contenait ordinairement que deux. Que si les pauvres de la ville où il y a tant de ressources étaient dans un état si déplorable, que l'on juge, si l'on peut, de celui où étaient ceux de la campagne et dans quel excès de douleur elle était plongée. Notre charitable veuve, lorsqu'elle voyait tant de pauvres familles abandonnées et dans une si grande misère qu'il s'en est trouvé de réduites à brouter l'herbe comme des bêtes et à se nourrir de choses dont les animaux immondes n'auraient pas voulu user, on peut dire qu'elle chercha tous les moyens de procurer aux pauvres des paroisses circonvoisines de 1a sienne tout le soulagement dont ils avaient besoin.

Marie Rouet (1632), épouse Poisson, veuve à 28 ans, fut célèbre à Orléans par ses charités.

"Éloge historique de Marie Poisson, de la paraisse de Saint Marc d'Orléans, par un de ses contemporains", d'après P. Guillaume, "Documents sur la vie religieuse de 1600 à 1789 dans l'Orléanais", Orléans, 1957. B. M Orléans, Ms. 193 9.

Tiré de "Les Malheurs des temps" Jean Delumeau / Yves Lequin - Larousse